Le Texte du mois

Un texte de réflexion sur l'actualité artistique ou sur mon travail





"Autoportrait ou le jugement dernier"
Hommage à Jan Van Eyck

Photographie lauréate du concours international 2010 organisé par  le fabricant de papier fine art HAHNEMÜHLE et 3 ème prix dans la catégorie paysage.




       


 
Dernière mise à jour: le 29 octobre 2010

Le texte  présenté ici, accompagnait le porfolio de Christian Siloé publié dans le Hors-série N.9 Les mystères du portrait du magazine RéponsesPHOTO daté novembre/décembre 2009.

MES PHOTOS DE FAMILLES.  

C’est en 1989, après avoir lu le livre d’Elisabeth Badinter « l’Amour en plus » que j’ai commencé à travailler sur le thème de la famille et en 1992 que je m’engageais dans les quartiers. Mon travail a vu le jour sous des formes diverses à Chartres, Evreux, Figeac, Grand Couronne, Le Havre, Le Mans, Montereau-Fault-Yonne, Reims, Roanne, Troyes, etc...

Avec ces photographies, je parle des gens ordinaires et c’est dans les quartiers, témoins de la transformation sociale de mon pays que je réalise le travail présenté ici. Mon travail sur la ville et la famille, rappelle simplement  que chacun d’entre nous mérite d’être regardé comme une personne d’exception et, si je travaille là où les gens modestes sont les plus nombreux, je m’adresse néanmoins à l’ensemble des publics. Quand je suis dans un quartier, tout le monde vient, toutes les générations, l’ingénieur comme la femme de ménage, les femmes célibataires avec un enfant ou les familles nombreuses, sans oublier le jeune Français qui pose avec son grand-père arrivé cinquante ans plus tôt, d’Afrique, d’Italie ou du Portugal. Seul l’homme m’intéresse. L’autre, c’est vous et moi, c’est le voisin de palier ou le petit commerçant. Avec ce travail, j’ai chaque jour le bonheur de toucher des publics qui, pour l’essentiel, ne fréquentent ni les musées ni les théâtres. Si mes photographies sont un outil d’intégration des hommes à leur cité, peu m’importe alors qu’elles soient étiquetées documents d’information ou œuvres d’art. Je n’arrache pas une image à celui qui vient prendre la pose, je ne me bats pas avec lui. Nous établissons un échange où chacun va donner le meilleur de lui-même, sa singularité, la force qui l’habite et faire une photo dans ces conditions, c’est comme dire bonjour, c’est une politesse. La personne photographiée n’est pas prétexte à photo. Elle donne du sens, et l’énergie qui se dégage de la photographie est l’expression d’une rencontre et d’un respect mutuel.

Quand je suis dans la cité, j’installe mes «modèles » dans une atmosphère de studio, sur fond noir et je déploie des techniques de prises de vue au même niveau d’exigence que le secteur de la mode ou de la publicité. A la différence près que toutes les photos sont prises en légère contre-plongée sans recherche de scandale ou de provocation. Un procédé répétitif appliqué à presque tous - position debout, de plein pied, à la même distance, avec le même éclairage - procédé qui permet tout à la fois d’atteindre à la vérité de chacun et de faire des images différentes. J’ai retrouvé partout la même fierté des habitants à poser pour un photographe qui s’était déplacé de loin pour eux. Ces séances de prises de vue sont génératrices de rencontres et de fêtes et quand les participants sont réunis dans l’exposition, lorsque nous leur remettons les photos, une dynamique s’établit et les habitants, porteurs d’un vécu commun, révèlent et renforcent le lien social qui donne tout son sens à la vie du quartier.

J’ai photographié plus de onze mille personnes à ce jour et, si j’ai souvent le sentiment d’être à l’écart des préoccupations de l’institution culturelle, c’est bien comme artiste que je m’interroge sur le sens de mon travail. Quelle nécessité me pousse à créer et quelles œuvres je veux réaliser ?

La course à la nouveauté et la dictature de la vitesse ont accompagné la profonde déshumanisation de nos sociétés. L’exigence actuelle de la nouveauté obligatoire dans l’art n’est que le reflet un peu désuet d’une idéologie artistique apparue au début du siècle dernier et qui s’est finalement révélée comme l’épouse parfaite de notre société de consommation. La violence de la crise économique qui frappe des millions d’entre nous, nous montre pourtant les limites de ce système de pensée, indifférent aux valeurs du travail, qui prétend que la modernité est toujours synonyme de progrès et qui s’accommode des règles d’une gestion trop purement administrative.  Aussi, je n’oublie pas les rares et précieuses personnes qui m’ont permis la mise en œuvre de mon travail ; à l’exemple de Reims où à la fin des années 90, les travailleurs sociaux m’ont contacté. Ils ont su défendre mon travail et surmonter le scepticisme des élus de la ville. Ils m’ont permis d’y travailler pendant cinq ans et j’ai photographié au cœur de la ville du Champagne, 2500 personnes représentants des quartiers populaires.

Ce n’est pas la novation qui fait la force d’une œuvre d’art, c’est sa capacité à révéler l’invisible. La poésie, la recherche de la beauté, l’expression de valeurs humanistes dans une œuvre, ne sont ni ringardes ni dépassées et s’engager dans ces choix artistiques nous oblige à une « révolution » de pensée. Nous sommes ici au cœur des besoins de notre société. C’est la possibilité pour un artiste de mettre en oeuvre des moyens possibles pour lutter contre la violence de notre époque et contre l’instrumentalisation marchande de la culture qui l’accompagne. Les artistes Edouard Boubat, Brassaï, Robert Doisneau, Izis et Willy Ronis, sont les photographes qui expriment le mieux à l’étranger, notre richesse, notre diversité et le génie de notre nation dans sa capacité à vivre ensemble. Pourtant, la moitié d’entre eux est née dans un autre pays que le nôtre. Dans les quartiers, c’est en pensant à ces artistes que je photographie ceux et celles qui expriment le mieux pour moi la France de demain.
                                                                     
                                              Christian Siloé
                                              Conches le 7 aout 2009